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Singapore Nature City. Credit Photo National Geographic.

“Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes avec le même raisonnement que celui que nous avons utilisé lorsque nous les avons créés.” Albert Einstein

Nous avons tous entendu parler de penser hors du cadre… Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Il y a quelques jours, j’ai été poussée à sortir de mon cadre lors de l’événement organisé par LeMonde Cities, qui réunissait des architectes et des urbanistes sur le thème « La nature peut-elle humaniser nos villes ? », inspirant les villes à changer leur paradigme et à accepter le fait qu’elles font partie de la nature plutôt que d’en être les usagers.

Mon cadre est l’eau : les systèmes d’eaux urbaines, la sécurité de l’eau, et les impacts sur l’eau du changement climatique. Depuis ce cadre, les défis semblent être :

  • la performance du traitement
  • comment l’eau et les eaux usées peuvent contribuer à l’économie circulaire
  • la nécessité de disposer de systèmes plus robustes, capables de fonctionner dans un large éventail de conditions et
  • le besoin de résilience pour se préparer aux changements qui dépassent la capacité des systèmes.

Les solutions à ces problèmes peuvent être basées sur la technologie ou sur la nature. Les professionnels de l’eau recherchent de plus en plus des solutions basées sur la nature (NBS), mais restent bloqués dans une perspective technique : utiliser des plantes pour retenir les eaux de pluie ou protéger un bassin versant en amont de la ville. Les NBS sont mises en œuvre au profit des réseaux d’eau avec quelques avantages connexes en termes de qualité de vie. Notre état d’esprit reste d’utiliser la nature plutôt que de penser que la ville fait partie de la nature.

En écoutant les points de vue sur la nature et les villes de philosophes, d’architectes et de géographes lors de l’événement LeMonde City, j’ai réévalué ma définition de la nature comme « la relation saine entre toutes les choses vivantes et non vivantes ». Tous les êtres vivants comprennent les gens – tous les citadins font donc partie de la nature ; les choses non vivantes, comme la topographie, la géologie et les flux d’eau, constituent la base de tout le bâti. Bâtis et non-bâtis constituent ensemble le cadre de relations saines entre les êtres vivants.

Les premiers habitats humains ont été construits pour répondre au besoin primaire de protection contre le froid, la chaleur, la pluie, le danger, et pour assurer la sécurité en eau et en nourriture. L’emplacement des établissements était déterminé par les « choses non vivantes » et l’environnement bâti favorisait des relations équilibrées entre les hommes et la nature, soutenant des écosystèmes vivant en harmonie.

Au fur et à mesure que les habitats se sont agrandis, un fossé s’est creusé entre les hommes et la nature. Maintenant, quelques milliers d’années plus tard,  la nourriture est apportée par les magasins, l’eau est livrée par des tuyaux invisibles, et les déchets sont emportés par des tuyaux ou des camions. Les villes se sont transformées en moteurs d’extraction des ressources, déshumanisées et dénaturées dans de nombreux cas.

En gardant cela à l’esprit, si nous revenons aux défis du point de vue d’un professionnel de l’eau, je peux voir des opportunités de résoudre ces défis en considérant les NBS non seulement comme plus vertes, mais aussi comme plus humaines. Le comportement des gens fait partie de la solution, car il peut réduire les pressions sur les performances, améliorer la circularité, ainsi qu’augmenter la robustesse et la résilience. Le comportement a un impact sur les paramètres de conception de nos systèmes, par exemple :

  • Au Maroc, l’approvisionnement en eau se base sur un besoins de 70 L/pers/jour, alors que dans de nombreuses villes américaines, celui-ci est de 300 L/pers/jour.
  • Aux États-Unis, le traitement des eaux usées prend en compte une charge organique deux fois plus importante qu’en Asie du sud-est, alors que l’Europe se situe entre les deux. La différence s’explique par la façon dont les gens utilisent les systèmes. Aux États-Unis, les gens utilisent des broyeurs à déchets sur l’évier de leur cuisine, ce qui leur permet d’évacuer leurs déchets organiques par les égouts. Les ménages d’Asie du sud-est disposent de fosses septiques et ne jettent que les eaux grises et le trop-plein de la fosse septique dans les égouts. 

Le comportement a également un impact sur la performance de nos systèmes, par exemple :

  • Les gens jettent des médicaments, des produits chimiques, de la graisse et/ou des lingettes dans les égouts de leur maison, ce qui crée d’énormes problèmes dans les conduites et les systèmes de traitement.
  • Lorsque la sécurité de l’eau est menacée lors d’une sécheresse, les gens peuvent réduire leur consommation pour maintenir les systèmes en fonctionnement, comme nous l’avons vu au Cap en 2018, ou en Australie lors de la Sécheresse du Millénaire.

Maintenant, sortons du « cadre qui a créé nos problèmes » et plutôt que de nous contenter d’examiner comment la nature (y compris l’homme) peut aider à résoudre les problèmes d’eau, examinons ce dont la nature a besoin pour retrouver son équilibre. Pouvons-nous entrer dans un cercle vertueux où l’eau contribue à une Nature plus saine, qui à son tour résout les problèmes d’eau, mais aussi les problèmes sociaux, les problèmes de pollution, et bien d’autres encore ?  L’eau peut-elle être un outil, une porte d’entrée, pour recréer des liens affectifs entre les gens et faire retrouver aux gens leur place dans la nature ?

Sofia De Meyer, fondatrice d’Opaline et leader d’opinion dans le domaine de l’économie circulaire, a déclaré : « nous ne pouvons bien protéger quelque chose que si nous y sommes attachés émotionnellement ». L’eau visible dans les espaces publics urbains, la communication sur la provenance de l’eau et la quantité d’eau restante dans les réserves, ou encore la qualité de l’eau dans les zones de baignade sont autant de moyens de recréer le lien émotionnel avec la nature afin que notre société prenne un rôle actif dans la protection de notre planète.

Credit Photo : India Today

Il s’agit que les gens retrouvent leur place dans la nature, afin que les équilibres primaires soient rétablis, et ce non seulement pour une gestion efficace de l’eau, mais aussi pour résoudre de nombreux autres défis sociétaux. La nature pour les villes ou les villes pour la nature ? La réponse est les deux, afin que nous obtenions des « Villes Nature », des villes avec un environnement bâti qui favorise des relations saines entre les personnes, les plantes, les animaux et leur environnement. J’encourage les professionnels de l’eau à rencontrer les urbanistes et les architectes et à travailler ensemble pour que l’eau soit présente dans les villes. Je me réjouis de cette opportunité lors de la conférence globale « Urban Future » qui se tiendra à Lisbonne du 1er au 3 avril 2020.